Les feux de forêt qui ravagent le Québec ces derniers temps sont l’occasion de se pencher sur le rôle de l’aménagement forestier dans ces catastrophes naturelles. Nous vous proposons une série de publications sur le sujet avec le point de vue d’André Gilbert, ingénieur forestier et Directeur général de Boisaco.

En quoi les chemins forestiers permettent-ils de limiter la propagation des feux de forêt ?

« Il m’a été donné d’intervenir à plusieurs reprises pour ralentir ou contrôler un incendie de forêt dans des secteurs accessibles, souvent à proximité des opérations forestières. C’est alors le branle-bas de combat.

Dès qu’on détecte le feu, on mobilise tracteurs et pelles hydrauliques et on réalise un coupe-feu. La machinerie enlève le matériel végétal en surface et expose le sol minéral. Le matériel végétal est disposé du côté opposé au feu pour éviter qu’il ne brûle et qu’il ne donne du carburant au feu.

On fait une percée la plus longue possible là où il n’y a pas de chemins. Les chemins forestiers nous servent de coupe-feu. Les avions citernes de la SOPFEU complètent le travail et ralentissent la progression du feu.

Je me rappelle un feu qui avait débuté dans un secteur de coupe en mosaïque au nord de Lebel-sur-Quévillon… Tout le secteur de Maïcasagi avait été récolté en laissant plus de 50% de secteurs vierges. Par conséquent, le réseau routier était complètement développé dans ce territoire immense de plusieurs centaines de kilomètres carrés.

Le feu avait pris naissance par la foudre dans un bloc non récolté. Dès qu’on en a pris connaissance, nous avons pu mobiliser les équipements et faire des coupe-feux efficaces en plus des chemins déjà existants qui ceinturaient le feu.

En moins d’une journée, le feu était sous contrôle avec l’aide de la SOPFEU.

L’expérience et les études réalisées par la SOPFEU démontrent que les feux de forêt dans les secteurs sans chemins d’accès ont tendance à brûler davantage de superficies car la lutte au sol est plus difficile et les délais plus longs.

Comment l’aménagement forestier peut-il rendre la forêt plus résiliente face aux feux ?

« La forêt boréale est vivante et très loin d’être statique. Elle évolue et est victime de toutes sortes de facteurs naturels. Les vieilles forêts sont beaucoup plus vulnérables au feu que les plus jeunes. Le feuillage des vieux arbres, surtout les résineux, sont plus secs et le volume de bois mort au sol est plus important dans un vieux peuplement, en particulier sur la Côte-Nord.

Ce volume est un carburant naturel propice à la propagation des feux de forêts. Lorsqu’un feu passe, les arbres brûlés demeurent debout. Les épinettes noires, en majorité dans la plupart des peuplements de la forêt boréale sont très résistants à la pourriture lorsqu’elles sont sèches. Le châblis (renversement des tiges) met donc plusieurs années à s’installer voir de 10 à 20 ans.

Les cervidés (orignaux et caribous), n’aiment pas le chablis car il nuit à leurs déplacements. Ces secteurs sont donc délaissés pour plusieurs années. Aussi, un phénomène d’envahissement par les éricacées (arbustes nordiques comme le kalmia à feuilles étroites) entraîne un effet allélopathique (inhibition de la croissance des autres espèces) sur la régénération en résineux.

Les secteurs du nord deviennent alors moins denses et la forêt recule. Aussi, les feux intenses brûlent parfois une partie du sol (couche muscinale) ce qui nuit à la germination des semis d’épinettes et de sapin. Tous ces facteurs mis ensemble font que le délai de régénération peut atteindre jusqu’à 25-30 ans pour avoir une régénération installée mais avec une densité souvent plus faible que le peuplement initial.

À l’inverse, l’aménagement de ces territoires permet la récupération du bois minimisant ainsi l’impact sur les GES en stockant ce carbone naturel dans des constructions. On n’assiste donc pas au chablis et les cervidés peuvent fréquenter rapidement le secteur (ils y trouvent de la nourriture dans les jeunes pousses).

La libération des surfaces permet ainsi la préparation de terrain (scarifiage) et par la suite le reboisement. Toutes ces étapes se font dans un délai de moins de 5 ans.

Le résultat est une forêt productive, dense et en croissance dans un délai très court, contribuant ainsi à redevenir un abri pour la faune permettant par le fait même le stockage de carbone.

Finalement, une forêt jeune et en croissance est une forêt moins vulnérable au feu qu’une vieille forêt. »

Pourquoi doit-on repenser la vision de la « cloche de verre » ?

« La forêt boréale est exposée aux incendies forestiers, aux épidémies et aux chablis principalement. La forêt est vivante et évolue. Cela signifie que pendant que certains arbres croissent, d’autres meurent.

Dans l’immensité de la forêt boréale québécoise, les catastrophes naturelles seront toujours présentes, impossibles à prévoir et toujours très difficiles à contrôler.

Malgré tous les efforts d’aménagement, de nombreuses superficies non aménagées vont obligatoirement demeurer ainsi en raison de la topographie accidentée et en raison de l’accessibilité des territoires, on parle ici d’environ 40% des surfaces. C’est tant mieux car la biodiversité a aussi besoin de ces surfaces non aménagées.

C’est pourquoi, partout où l’aménagement des forêts est possible, il faut le faire pour maintenir la fonction d’abri pour la faune. À termes, il permettra l’utilisation des produits du bois que la forêt peut fournir dans le respect des objectifs de développement durable et le maintien d’un niveau acceptable de vieilles forêts en rotation pour un renouvellement intelligent.

Les aires protégées sous forme de cloche de verre (non intervention) n’échapperont pas aux catastrophes naturelles et quand cela arrivera, elles perdront les fonctions pour lesquelles nous les avons protégées.

La raison de leur protection sera rendue caduque lorsqu’elles seront détruites par le feu ou autre catastrophe et personne ne pourra en profiter pas même les caribous… Tout le monde sera alors perdant. »

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